En Belgique, aujourd’hui, le destin du jeune Ahmed, 13 ans, pris entre les idéaux de pureté de son imam et les appels de la vie.
« Ahmed a déjà basculé dans le fanatisme quand on le rencontre. Il est influencé par son imam, qui n’a pas que de bonnes intentions, et il admire son cousin, mort en martyr. Les frères Dardenne ne le cachent pas: c’est la réalité qui a inspiré leur fiction. « Même si c’est un phénomène mondial, le fait qu’il y ait eu des attentats aussi sanglants en Europe: Charlie Hebdo, Barcelone, le musée juif, le métro, l’aéroport... Et tout ça, mener par des gens qui ont vécu en Espagne, en France, chez nous... Ça nous a fait réfléchir. Nous qui faisons des films et qui aimons dire qu’on essaie de regarder comment va le monde, on s’est dit qu’on devrait essayer de se confronter à ça. »
Lorsque l’idée a pris une tournure plus concrète, les frères Dardenne ont dû répondre à deux questions. « D’une part, il fallait faire attention à ne pas rentrer dans la polémique et la stigmatisation. Et puis, il y a des gens qui ont été tués, d’autres qui sont détruits, qui n’arrivent pas à se reconstruire, on ne peut pas faire n’importe quoi. Ces deux questionnements étaient là en permanence. » »
Déborah Laurent
Olivier De Bruyn: Le film est d’une rare précision. Comment vous êtes-vous documentés ?
Jean-Pierre Dardenne: De nombreux consultants nous ont épaulés : des policiers, des imams, des éducateurs, des juges… Il ne s’agissait pas d’être dans l’approximation avec un tel sujet. Il nous fallait montrer chaque prière, chaque geste du personnage avec vérité. Et montrer combien la terrifiante obstination d’Ahmed peine à être ébranlée par ceux qui l’approchent.
Luc Dardenne: L’écriture du scénario nous a pris un an et demi, six mois de plus que d’ordinaire.
Jean-Pierre et Luc Dardenne dans un entretien avec Marianne.net
« En terminant l’écriture de ce scénario nous nous sommes rendus compte que d’une certaine manière nous avions écrit l’histoire des tentatives infructueuses de divers personnages pour conduire le jeune fanatique Ahmed, notre personnage principal, à renoncer à son meurtre. Quels que soient ces personnages : Inès sa professeure, sa mère, son frère, sa soeur, son éducateur, le juge, la psychologue du Centre Fermé, son avocat, les propriétaires de la ferme où il est placé, leur lle Louise, aucun ne réussit à entrer en communication avec le noyau dur, mystérieux de ce garçon prêt à tuer sa professeure au nom de ses convictions religieuses.
En commençant l’écriture, nous n’imaginions pas que nous étions en train de donner naissance à un personnage si fermé, capable de nous échapper à ce point, de nous laisser sans possibilité de construction dramatique pour le rattraper, le faire sortir de sa folie meurtrière. Même Youssouf, l’imam de la mosquée intégriste, le séducteur qui a capté l’énergie des idéaux de l’adolescent pour les mettre au service de la pureté et de la haine de l’impureté, même lui, le maître, est surpris par la détermination de son disciple. Et pourtant, pouvait-il en être autrement ? Pouvait-il en être autrement si le fanatisé est si jeune, presque un enfant, et si, de plus, son maître séducteur l’encourage à vénérer un cousin martyr, un mort ?
Comment arrêter la course au meurtre de ce jeune garçon fanatique, hermétique à la bienveillance de ses éducateurs, à l’amour de sa mère, à l’amitié et aux jeux amoureux de la jeune Louise ? Comment l’immobiliser dans un moment où, sans l’angélisme et l’invraisemblance d’un happy end, il pourrait s’ouvrir à la vie, se convertir à l’impureté jusque-là abhorrée ? Quelle serait la scène, quels seraient les plans qui permettraient de lmer cette métamorphose et troubleraient le regard du spectateur entré dans la nuit d’Ahmed, au plus près de ce qui le possède, de ce dont il serait en n délivré ? »
Propos de Jean-Pierre et Luc Dardenne